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Une médiathèque comme «parenthèse dans le parcours du combattant» des SDF

Gymnase de la Croix-Nivert, XVe arrondissement de Paris. Voilà plus de deux semaines que le Centre d’action sociale de la Ville de Paris (CASVP) occupe ce lieu pour y héberger 90 hommes sans abri. Un mois plus tôt, ils étaient logés au gymnase de la rue d’Hautpoul (XIXe arrondissement). Dans une semaine, ils seront au gymnase des Patriarches (Ve). Un «dispositif plan d’urgence hivernale» mis en place de décembre à avril et qui accueille cette année la médiathèque ambulante de l’association Bibliothèques sans frontières trois fois par semaine. La «box» est généralement installée à 20 heures, soit deux heures après l’ouverture du gymnase aux hébergés (qui doivent quitter les lieux dès 8 h 30 le lendemain matin). Bouquins, télévision, ordinateurs, tablettes, jeux de société… tout est très vite pris d’assaut. Prioritairement les jeux de société d’ailleurs, «l’objet le plus prisé», selon Barnabé Louche, représentant de Bibliothèques sans frontières. Ce lundi soir-là, autour de la table, quatre hommes cabossés et un jeu de dominos.

Le premier se prénomme Haqim, bientôt 36 ans, «sans solution pérenne» depuis son départ précipité du cocon familial de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) il y a maintenant dix-huit ans. Dans son errance, il alterne entre les foyers, les centres d’hébergement d’urgence et la rue. «Je n’ai jamais réussi à me sortir de cette boucle infernale. Jamais non plus je n’ai réussi à me réconcilier avec les miens», raconte-t-il.

«Soulagé».

Depuis le début de l’hiver, il est logé dans les gymnases de la Ville de Paris. Et ne loupe jamais une soirée médiathèque : «Je passe ma journée dehors, à vadrouiller en comptant chaque heure qui me sépare de l’ouverture du gymnase. Retrouver de la chaleur humaine le soir autour d’un jeu de cartes, c’est un peu la récompense. L’instant d’une soirée, je suis dans une bulle, un peu comme dans une colo, j’oublie tout. C’est con, mais les parties de dominos soignent mes insomnies…»

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En face de lui, il y a Kemal (1), 27 ans. Il est arrivé d’Algérie en 2015 pour faire un master d’informatique à l’université de Versailles. Depuis, il y a eu les «galères psychologiques» et les «embrouilles à répétition» au sein de son foyer à Saint-Mandé (Val-de-Marne). Kemal s’est retrouvé sans toit en juillet. Il est pris en charge par le CASVP depuis le 1er janvier : «C’est mon troisième gymnase et je peux vous dire que je suis soulagé qu’il y ait ces puzzles. Heureusement, mais heureusement qu’ils sont là !» s’exclame-t-il. «Sans occupations le soir, il y aurait des bagarres à répétition, parce que les gens ici ne vont pas bien. Il y a 90 hommes miséreux, tristes, souvent alcoolisés, parfois drogués, qui ruminent dans leur coin et peuvent vriller à la moindre étincelle.» Les jours de match de football, Kemal assure que ces hommes sont tous entassés devant l’unique télé de l’asso, à chambrer et à se marrer.

«Poisse»

Mehdi (1), 30 ans, agent de sécurité du gymnase : «Je vois clairement une différence entre les soirs où il y a la médiathèque et les autres. Ça change l’ambiance, c’est plus apaisé. Tu vois que les mecs ont besoin de se réunir autour d’un jeu de cartes pour souffler un coup…» Son camarade de jeu, Lassana, 21 ans, pose ses dominos en silence, casque de musique sur les oreilles. «Vous voyez, Lassana est très timide, très solitaire et ne discute jamais lorsqu’il vient jouer mais ça ne l’empêche pas d’être à cette table tous les soirs», remarque Mehdi. Lassana est arrivé cet été à Paris, en bateau de Rabat (Maroc). Il est malien. «La médiathèque est une parenthèse dans leur parcours du combattant, reprend l’agent de sécurité. Certains doivent raconter encore et encore leur poisse à des travailleurs sociaux, puis à des psychologues, des assistantes sociales… Le soir venu, devant une bonne partie de cartes, ces hommes veulent juste un moment de répit.»


Anais moran

Paris, le 25 février, l'association Bibliothèque sans frontière propose des soirées jeux de sociétés dans le gymnase de la Croix-Nivert qui abrite des sans domicile fixe. Photo Lucille Boiron. Hans Lucas



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