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L'écho de la rue

Christian Page a grandi au Bouveret. Promu «meilleur sommelier du Valais» au terme de son apprentissage, il a travaillé dans les palaces parisiens avant de connaître la rue. Puis de retrouver un toit et de sortir un livre.


Paris, Gare de Lyon. Trahi par son bandana rouge, Christian Page ne se fond pas dans la masse des voyageurs et encore moins dans celle des personnes stressées par les Fêtes qui approchent. Franche poignée de main et direction Belleville, son quartier de cœur dans le Xe arrondissement. Le récit de son quotidien de SDF, qu’il a écrit sur des feuilles dans la rue, transmises au fur et à mesure à un jeune auteur, est devenu Belleville au cœur (Ed. Slatkine & Cie). Un livre sans misérabilisme de 158 pages pour raconter trois ans et demi sans toit. Avec un happy end ajouté juste avant l’impression, en page 157. «Le type au bout du fil m’annonce qu’il m’a trouvé un logement de dépannage (…) 17 avril 2015 – 6 août 2018, il faudra que je compte le nombre de jours.»

Christian Page a quitté la rue, physiquement en tout cas, mais pas son bandana ni celles et ceux qu’il appelle ses «frères et sœurs de rue». Dans le métro, il prévient d’emblée: «Impossible de faire mon portrait sans parler des autres.» A coup de pétitions, lui et quatre des siens ont fait monter jusqu’au Sénat l’idée que les sans-abris deviennent une «cause nationale». Concrètement, que des fonds soient débloqués pour les sans-abris, au même titre que pour les accidentés de la route. «Imagine, ça se discute au Sénat… c’est complètement fou!» Son combat a débuté par hasard, le jour où un employé de la mairie de Paris l’arrose exprès avec un jet d’eau, en plein hiver. Couvertures trempées et sac gorgé d’eau. Il raconte l’agression sur son compte Twitter, vestige de sa vie passée. Dans la journée, la maire de Paris lui présente personnellement ses excuses. «J’ai compris que ce téléphone pouvait être une arme.» Aujourd’hui, avec plus de 30000 abonnés, celui que les médias hexagonaux ont surnommé le SDF 2.0 continue de dénoncer les conditions des sans-abris, entre humour et coups de gueule. «Oui, il m’a filé un gros coup de main cet abo à 15 euros.»


Un javelot briseur de rêves


Né il y a 46 ans à Versailles d’un père breton et d’une mère suisse, Christian Page grandit au Bouveret avec son frère et sa sœur. «Je suis encore les résultats du FC Sion. Et les folies de Constantin.» A 12 ans, un javelot lui explose le pied lors d’un meeting d’athlétisme, brisant les rêves de devenir pro du jeune skieur du Ski Club Torgon. «J’étais aussi très doué en tennis. Qui sait, je serais peut-être devenu un Didier Cuche ou un Marc Rosset», rigole-t-il. A Sion, il termine son apprentissage comme «meilleur sommelier ex aequo du Valais» avec la moyenne de 5.2. Issu d’une famille de voyageurs, «c’est dans les gènes», il veut s’expatrier après ses expériences dans des établissements de Lausanne à Zurich. Au terme de son tour d’Europe, il tombe amoureux de Paris. Et puis vient la vie rangée, presque banale, d’un père de famille qui travaille dans des hôtels de luxe parisiens. Jusqu’à ce 17 avril 2015 et l’expulsion de son logement, suite à ce qu’il nomme le triple sacrement de la poisse: problèmes dans son couple, au travail et de loyer. Divorce, dépression, démission et expulsion: il se retrouve dans la rue.

Espoir de retrouvailles


Place Sainte-Marthe, au cœur de Belleville, quartier où il vivait et qu’il n’a pas quitté. «Quand t’es dans la merde, tu cherches un endroit où tu as un réseau.» Christian Page tient à montrer certains endroits où il a dormi, comme cette entrée d’immeuble près du parc des Buttes- Chaumont. «Entre 22h et 7h du matin, pour éviter de croiser des familles et surtout le regard des enfants.» Lui qui a un toit depuis 5 mois est toujours insomniaque. «T’effaces pas comme ça trois ans et demi. Je dois me réhabituer.» Avec son franc-parler, il raconte le quotidien dans la rue. «T’as pas un plan pour dormir, mais quinze!» Les agressions, les problèmes d’alcool mais aussi la drogue qui ravage certains. Et puis le froid des nuits hivernales. Christian Page a le visage marqué par la rue. «Tu y vieillis deux fois plus vite.» Dans son livre, il dresse le portrait des trois types de riverains qu’il a catégorisés, entre solidarité et mépris. «Tu peux agir concrètement en discutant avec le SDF, lui demander ce dont il a besoin, comme un jean ou une couverture.» Dans le regard des gens, il a constaté un effet miroir. «Ils ont peur de devenir comme ça, que ça leur arrive un jour à eux.»

«J’ai voté!» lâche Christian Page en jetant sa canette dans une poubelle. Réflexe de la rue. Comme celui de verser la première goutte au sol, en hommage à ceux qui sont partis. Chaque jour, en France, un SDF meurt dans la rue. Christian Page a aussi écrit ce livre pour eux et pour les milliers d’anonymes qu’on croise sans jamais les voir. Belleville au cœur lui a permis de solder les comptes avec le passé et de pouvoir rebondir après cet «accident de la vie». Il veut se réorienter dans la communication liée aux réseaux sociaux. Mais surtout, le fait d’avoir un toit lui donne la possibilité de retrouver son fils qu’il n’a plus revu depuis 2014. «Je le reverrai un jour, chaque chose en son temps.»

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